Ce matin, après avoir partagé du pain, du beurre, des céréales au chocolat et un café avec Marc et Isabelle, je les remercie pour tout. Et quand je dis pour tout, je veux dire vraiment pour tout : pour la soupe, pour Dr House, pour les chocolats belges, pour ce qu'ils m'ont raconté.


Je reprends le sac. Quelques nuages, un petit vent frais, et la route. Je longe le lac d'Avène. Pas moche, pas moche. L'eau est calme, le chemin est agréable, et là, sur la rive, un panneau me rappelle que c'est ici qu'ils doivent fabriquer les crèmes solaires Avène, ces petits pots bleus au bouchon orange (je confonds peut-être avec une autre marque) que mes parents sortaient chaque été. Je détestais tellement m’en mettre que je préférais rester à l'ombre. Je m'arrête une seconde. Je pourrais en acheter une. Me réconcilier avec mon patrimoine solaire familial. Je repars sans. Je vais devoir assumer mes traces de bronzage ridicules jusqu'au bout.


L'étape passe vite, le soleil commence à s'installer, le chemin est doux, et à un moment je me pose sur le parking d'un Carrefour City pour manger mon pain sardines du midi avec la dignité de quelqu'un qui a choisi cette vie. Un plombier mange dans sa voiture à côté. On discute un peu, comme si c’était normal de se retrouver là. Il repart le premier. Je finis mes sardines.


Je passe ensuite par Caunas. Je traverse la ville, je lis le panneau, je rigole tout seul de ce panneau que je me promets de ne pas photographier parce que je suis pas un touriste comme les autres, parce que je suis au dessus de ça…Deux minutes plus tard, je prends quand même le panneau en photo.


J’arrive à Bédarieux en fin d'après midi. Dès le centre ville, quelque chose change dans l'air, les façades, le rythme des gens dans la rue. Ou plutôt dans leur absence de rythme. Les gens ici se déplacent à une vitesse qui suggère qu'ils ont tout leur temps, que le temps lui même est moins pressé qu'ailleurs, que l'urgence est une invention des villes du nord qu'on n'a pas importée ici. Les accents chantent. L'architecture est chaude et fatiguée de la bonne façon. Bref, je suis dans le Sud.


Je commence ma ronde. Quelques refus, toujours polis, toujours avec cette gêne sincère des gens qui voudraient bien mais ne peuvent pas. Et puis un pompier qui accepte que je plante ma tente dans son jardin,  sauf qu'il ne sera pas là, et qu'il a trois chiens. Énormes. Je fais le fier, je dis que ça ne me dérange pas, je hoche la tête comme si je n'avais pas peur des chiens. 


Puis je vois les chiens.  Je lui explique que finalement, à bien y réfléchir, c'est peut-être pas une si bonne idée.


Je remonte la rue et je tombe sur Linda et Évangéline qui rentrent chez elles, avec un chien encore plus grand que ceux que je viens de fuir. Je fais abstraction. C'est une compétence que je développe. Je leur fais explique mon projet. Elles sont surprises, un peu décontenancées, m'expliquent qu'elles n'ont pas vraiment de place et qu'elles auraient quand même un peu pitié de me laisser dehors. Je leur dis que ça ne me dérangerait pas du tout.


Quelques minutes plus tard je suis dans leur salon avec un verre d'eau pétillante à la main. J’apprends qu’Évangéline veut travailler dans la santé (infirmière de bloc, ingénieure biomédicale, quelque chose dans cet univers-là…) Elle adore le sang, et elle le précise avec beaucoup enthousiasme. Je ne neur dis pas que moi aussi j'avais un rapport particulier au sang quand j'étais petit (me mordre les lèvres exprès, juste pour boire mon sang) parce que je sens que ça risquerait de me faire passer pour un tueur en série. Et avec comme nom de famille GUY, mieux vaut éviter. Certaines confidences se gardent pour plus tard. Ou pour jamais.


Linda travaille dans une entreprise d'aide à la personne, et à passer des années à côtoyer des gens isolés, à être la présence du jour pour ceux qui n'en ont pas d'autres. Il y a des métiers qui vous façonnent d'une façon qu'on voit dans la manière dont les gens vous accueillent chez eux.


La douche arrive. Top 3 des inventions humaines, derrière la Bretagne et les biscuits Granola.


Thierry, le compagnon de Linda, rentre ensuite de sa journée de treize heures en tant qu'ambulancier. Treize heures à rouler, à attendre, à transporter des gens dans des moments où ils ne voudraient peut-être pas être transportés. Il est hyper souriant et immédiatement partant pour tout, pour discuter, pour écouter, pour les pâtes-poulet qu'il prépare. 


Et puis on attend la petite loutre. J'entends ce mot dans la conversation au départ sans comprendre. La petite loutre est censée passer ce soir. Je laisse faire, je me dis que dans le Sud les gens ont peut-être des loutres domestiques, pourquoi pas. Je découvre quelques minutes plus tard qu'il s'agit du petit ami d'Évangéline, Ishem, dont le surnom vient du bruit qu'il fait en ronflant. Dans cette famille, tout le monde a un surnom. C'est une religion.


Ishem arrive. On mange. J'ai l'honneur de finir les plats, et c'est royal. La table est un terrain de jeu permanent : les vannes partent dans tous les sens, les piques rebondissent, personne n'est épargné et tout le monde est ravi. Ils répètent à plusieurs reprises qu'ils ne veulent surtout pas passer dans mon blog comme “la famille chelou”. J'acquiesce sérieusement.


Puis Thierry sort une glace coréenne au melon pour le dessert. Puis Évangéline s'autocite en affirmant qu'un grand homme a dit qu'il n'y a jamais trop de parmesan. Puis Linda compare Ishem à une petite loutre mexicaine. Bon. Je crois que j’ai trouvé le titre pour mon texte du jour.


A la fin du repas, je prends le paquet de glace en photo (oui, c'est chelou, mais la glace au melon coréenne est objectivement excellente et mérite d'être connu). C'est à ce moment-là qu'ils me comparent physiquement à Vector, le méchant de “Moi, Moche et Méchant”. Je voudrais protester. Je cherche les arguments. Je ne les trouve pas.


Après le café, on va se coucher, grosse journée pour presque tout le monde. Ils me donnent un matelas, une couette. Un intérieur. Je suis heureux.


Heureux de tomber sans cesse dans ces familles qui me rappellent que la vie ordinaire, quand elle est bien habitée, n'a rien d'ordinaire du tout.


Je finis par m'allonger dans le noir, content, un peu abruti de rires, et j'ai juste le temps de penser qu'évangéline adore les prises de sang et que je dors à cinq mètres d'elle…avant de m'endormir complètement.