Le café d'Olivier et Marsia est fort, le pain est épais, le beurre est généreux, la confiture est là. Je me régale. Plusieurs tasses. Plusieurs tartines. Je repars de chez Olivier et Marsia avec dans le ventre quelque chose qui ressemble autant à de la nourriture qu'à de la gratitude. Les deux se confondent souvent, au fond.
J’arpente la voie verte d'abord, puis le GR78 qui grimpe vers les hauteurs et change complètement de registre. Le chemin est vert, d'un vert de début juin, et par endroits les Pyrénées apparaissent au loin, les sommets encore enneigés qui flottent au-dessus des collines. Je m'arrête plusieurs fois juste pour regarder.
Et puis je baisse les yeux sur mon bras.Je la vois. Une tique. Petite, ronde, bien installée, avec l’air satisfait de quelqu'un qui a trouvé une bonne table. Je la regarde. Elle ne me regarde pas (elle n'a pas d'yeux, enfin je crois pas), mais je sens quand même un rapport de force s'établir entre nous, et ce n'est pas à mon avantage.
Je sors le tire tique. J'essaie. Je rate. Je réessaie. Je rate encore. Je commence à paniquer de cette façon très particulière qu'on a de paniquer quand on est seul sur un chemin avec une bestiole incrustée dans le bras et trop de souvenirs de vidéos sur la maladie de Lyme. Je décide que je vais mourir, puis que non, puis que peut-être, puis que de toute façon il y a une pharmacie de garde à Pamiers et que j'ai intérêt à me dépêcher.
Je marche deux fois plus vite. La tique, imperturbable, profite de la balade.
J’arrive à Pamiers. Je tombe en plein dans une manifestation pour les droits des travailleurs et travailleuses avec des banderoles. Un petit groupe est réuni en cercle, pour une réunion qui semble concerner 2027. Je dérange poliment le cercle. J'explique ma situation, et une dame infirmière prend les choses en main. Elle m’explique qu’il faut la recouvrir de salive, tourner le doigt dessus, et qu'elle s'enlèvera toute seule, comme une vis.
Voilà comment je me retrouve à me baver sur le bras devant quinze personnes qui ont suspendu leurs réflexions sur l'avenir politique de la France pour me regarder faire. Ce n'est pas mon moment le plus charismatique. La tique s'en va. La foule se disperse.
J’arrive ensuite à Saint Jean du Falga en début d'après-midi. Je m'accorde une pause dans un parc de jeux.
Je suis donc assis sur ce banc, dans ce parc à jeux. Le bois est tiède, légèrement fissuré. Les enfants devant moi courent comme s’ils venaient d’inventer le mouvement. Ils tombent, se relèvent, pleurent deux secondes, puis repartent.
Derrière eux, des adultes. Assez près pour intervenir en cas de catastrophe, assez loin pour ne pas être impliqués dans ce qui ressemble vaguement à de la vie.
Il y a ce père, là, avec sa poussette haut de gamme et ses lunettes de soleil qui disent “je gère tout”. Sa fille l’appelle. Une fois. Deux fois. À la troisième, il répond sans lever les yeux. Une réponse automatique. Je me demande à quel moment on devient ça. À quel moment on passe de “regarde-moi, je saute !” à “attends, je finis un truc”.
À quel moment l’urgence de vivre est remplacée par l’urgence de répondre.
À côté, un autre papa observe son fils comme on surveille une bombe artisanale. Il anticipe tout. Chaque chute, chaque interaction, chaque conflit potentiel. Il est déjà fatigué de quelque chose qui n’est pas encore arrivé. Son amour est réel, mais il est entouré de barbelés. Il ne laisse rien entrer, rien sortir sans contrôle. Et l’enfant, lui, joue quand même. Heureusement. Sinon, on ne s’en sortirait pas.
Un couple se dispute discrètement. Leur enfant joue entre eux, comme une preuve vivante qu’ils ont, à un moment donné, réussi à être du même côté. Je me demande si cet enfant se souviendra de ça. Probablement pas. Il se souviendra peut-être de la balançoire. Du goût de son goûter. On ne choisit jamais ce qui reste.
Le soleil commence à descendre. Les parents rappellent leurs enfants. Les voix changent. Elles deviennent plus fermes, plus pressées. Il faut rentrer. Il faut manger. Il faut dormir. Il faut préparer demain.
Le parc se vide. Et moi, je reste encore un peu. Comme si rester pouvait prolonger l’illusion que j’observe quelque chose d’important, alors que c’est juste la vie.
Je me lève finalement. Le banc grince, presque soulagé. Je pars en ayant rien fait, rien dit, rien changé. Mais en ayant tout vu.
J’ai d’abord un refus poli. Un monsieur qui aurait bien voulu mais n'habite pas là, ce qui complique effectivement les choses. Et puis je tombe sur Marie-Christine, qui peint ses volets.
Elle accepte de me laisser planter la tente dans le jardin, et je commence à l'installer, avant qu’elle me dise : non non, rentre donc.
Marie-Christine est d'une bienveillance qui n'a pas besoin de se montrer. Douche chaude, serviette propre, et en sortant de la salle de bain je tombe sur son ex-mari et leur fils Robin, qui rentrent d'une balade. Je dis bonjour à Robin par derrière. Il sursaute franchement.
Je m'en veux immédiatement quand j'apprends qu'il vient de se faire opérer du cœur et que la convalescence est longue et difficile. Faire peur à quelqu'un qui se remet d'une opération cardiaque, c'est pss tip top je crois.
On s'installe devant la télé et elle devient le fond sonore d'une conversation qui part dans tous les sens : voyages, rencontres, la vie ici, la vie ailleurs. Je zappe mollement, quatre mariages pour une lune de miel, les infos, une émission de quiz, une autre dont je ne comprends pas vraiment le concept. C'est exactement ce dont j'avais besoin sans le savoir, une soirée télévisée ordinaire, bavarde et sans enjeu.
Le dîner : betteraves en entrée (mon entrée préférée), saucisse purée en plat, et en dessert un mélange de fromage blanc, de fruits rouges et de sirop d'érable qui m'arrache intérieurement un petit cri de joie que je garde pour moi.
On finit par regarder l’émission La Carte au Trésor avec Cyril Féraud, qui parle beaucoup selon Marie-Christine. Observation que je ne peux pas tout à fait contredire.
C'est là que Robin rentre d'une sortie vélo, tremblant. Une voiture de gendarmerie sans gyrophares ni sirène a grillé un feu rouge devant lui. Il l'a évitée de justesse. Il n'est vraiment pas bien, ça se voit sur tout son visage, et j'ai de la peine pour lui. On attend que ça redescende, tous ensemble, doucement.
Et puis chacun regagne son espace. Moi, mon lit offert par une femme qui peignait ses volets il y a trois heures et qui ne me connaissait pas encore.