Je prends le petit déjeuner avec Marie-Christine : café, tartines, et cette douceur particulière des matins chez les gens qui savent recevoir sans en faire trop. Je la remercie, je reprends le sac, et je repars vers le sud, le vrai sud.


Foix d'abord.


Le château apparaît de loin, planté sur son rocher. Je m'arrête. Je lève la tête. Je reste un bon moment la nuque en l'air. Ensuite je prends la voie verte jusqu’a Castelnau Durban et je rencontre de nombreux cyclistes.


Ils arrivent par grappes, par paires, parfois seuls. Plusieurs s'arrêtent, on discute, de l'itinéraire, du temps, de cette façon qu'ont les voies vertes de rendre les gens bavards. Et puis je croise un Péruvien dans son jardin, fier de son pays, qui m'explique que le chemin des Incas est une expérience que je dois faire avant de mourir. Il me décrit le Pérou avec les mains, avec les yeux, avec tout. Je repars en ayant déjà à moitié réservé un billet dans ma tête.


Castelnau-Durban arrive assez vite, jolie surprise, et je me pose d'abord dans l'épicerie du village pour un café et une chaise. Laisser le dos souffler. Regarder le village vivre à son rythme.


Puis la recherche du soir. Un refus poli,  toujours cette petite seconde un peu suspendue avant que les gens trouvent leurs mots. Et puis j’aperçois un couple de retraités devant chez eux. Je m'approche, j'explique. Ils ont leur fils et leur fille avec son compagnon à la maison. 


“On trouvera un endroit”. Alors le sac descend de mes épaules.


Il me propose d’abord un espace dans la grange, puis installe finalement un matelas dans le salon. Je dis merci avec le peu de mots qui restent quand on est vraiment touché. Dans le jardin, ils m’offrent une bière à la rose et je discute avec toute la famille réunie. On discute de tout, du tour, de la générosité des gens, du Sud. Et puis la politique arrive sur la table, avec ses histoires locales et ses scandales : le maire tout juste élu est déjà mis en examen pour corruption. On commente. On rit un peu, jaune.


Après une douche et une lessive à la main, je me pose sur le banc à coté du fils en lisant Le Canard Enchaîné. On discute randonnée sérieusement, lui qui fait la HRP par morceaux, qui connaît ces chemins autrement que moi, qui sait ce que veut dire marcher en haute montagne. Il m'explique que les refuges ne sont pas encore ouverts là-haut, que la neige est encore bien présente. Je ne regrette pas mon choix du piémont.


Quelques minutes plus tard, me voici à présider la table, le soir. Fromage local (brebis, mi-cuit de chèvre), terrine, pain, et des pâtes préparées spécialement pour moi. Spécialement. Pour moi. Je mesure ce que ça veut dire, adapter le repas pour un inconnu qui débarque, penser à lui dans la cuisine, décider que ça compte. Je les adore immédiatement et définitivement.


Et puis je découvre le saucisson au foie (première fois) et je me demande comment j'avais fait jusqu'ici sans ça. En dessert : fraises et rhubarbe. Je finis tout. Le fromage, les pâtes, le pain, les fraises, la rhubarbe. J'ai rarement autant mangé et rarement eu autant faim en même tempsn


La conversation va vite, part dans tous les sens, revient, repart. Leurs vies à chacun, la définition de la réussit….Ce n'est pas la même chose pour tout le monde, ça, on le sait, mais c'est autre chose de l'entendre dit clairement, autour d'une table, avec des fraises et un verre.


Et le Pérou, ils y sont allés. Ils ont fait la route des Incas. Exactement ce dont le Péruvien du chemin me parlait ce matin, exactement, comme si la journée avait décidé de boucler la boucle proprement. 


Je ne vois pas le temps passer. C'est le signe que c'est bien, toujours, ce signe-là. Quand la famille décide d'aller se coucher, je me glisse dans mon matelas du salon, dans ce petit hameau tranquille, heureux comme on l'est quand on a trouvé exactement ce qu'il fallait sans savoir qu'on le cherchait.