J’ai dormi d'une traite. Pour quelqu'un qui se réveille normalement deux, trois, quatre fois, et qui connaît bien ces petits intermèdes nocturnes où le cerveau décide de faire un tour sans prévenir, dormir d'un bloc sans interruption relève du miracle. Je me réveille avec ce léger désarroi de ne pas savoir où je suis.


Je partage le petit déjeuner avec toute la famille avant de repartir avec dans le sac une tomme offerte par mes hôtes, comme un talisman, et avec dans la tête ce sentiment particulier des maisons qu'on quitte en sachant qu'on y était bien.


J’emprunte la voie verte jusqu'à Saint-Gaudens, avec au-dessus de ma tête le soleil encore présent. Je m'installe quelque part pour déjeuner et je sors la tomme.


C'est là que je commence à regarder la carte pour ce soir. Les villages que je suis censé traverser sont, comment dire…fantomatiques. J'appelle alors quelques refuges pèlerins. Un seul est ouvert, pour dix euros la nuit, sauf qu'il est à vingt-cinq kilomètres et qu'il est treize heures.


Je regarde l'heure. Je regarde la distance. J’engloutis mon pain et je repars.


Dans les jambes ça passe étonnamment bien, je ne ressens ni de coup de mou ni de tension dans les jambes. Je rencontre quelques personnes qui se baladent à la journée, sans sac, et qui me regardent avec cette expression mélangée d'admiration et de pitié que je commence à bien connaître.


Les nuages se resserrent, le vent se lève, mais la pluie attend, comme si elle avait décidé de me laisser arriver avant de se laisser tomber. J'arrive à Augirein vers dix-sept heures trente, sec.


C’est une victoire.


Le gîte pèlerin est un peu particulier. Il s'agit d'une maison-musée reconstituée dans l'esprit du XXème siècle, avec des ustensiles d'époque accrochés aux murs, une ribambelle de vêtements anciens accrochés à des cintres…


Je suis poliment la vieille dame qui me fait la visite en me demandant si je vais en ressortir vivant. Les poupées achèvent de miner l'ambiance. Ce sont des vieilles poupées de porcelaine aux yeux fixes qui semblent me suivre. Et bien sûr, il y a aussi une grange. Elle est lugubre. Lugubre, c’est le mot juste, le seul mot juste. Si je cherchais un décor pour le premier acte d'un film d'horreur, je pourrais arrêter mes recherches ici.


Me voilà donc seul dans cette vieille maison décorée de toute part, assis devant un mannequin habillé comme une dame du XXème siècle à manger ma baguette avec mes sardines. Le mannequin ne dit rien mais j’essaie quand même mentalement de lui trouver des choses à raconter.


Je n’ai pas de réseau non plus. J'essaie de capter quelques barres en me rapprochant du pré voisin. Mais deux patous ne me laissent pas m’y installer paisiblement.


Je rentre dans la maison-musée, je m'installe avec mon livre, et j'apprécie soudainement beaucoup la compagnie du mannequin. Au moins, elle n'aboie pas.


Je me couche tôt. Demain, la pluie est annoncée toute la journée, avec des risques d’orages l'après-midi. Autant partir à l'aube, avant que le ciel n'ait eu le temps de se mettre en colère.


Les poupées veillent sur moi. Je préfère ne pas y penser.