Je n’ai fait aucun cauchemar cette nuit.


Compte tenu du décor (les poupées, le mannequin, la grange lugubre) c'est une performance que je revendique pleinement. Je me lève, je plie bagage, et je sors.


Les premiers kilomètres se font sous la pluie, poncho sorti, tête rentrée dans les épaules. Et puis finalement elle s'arrête, comme ça, assez vite. Je range le poncho. Je sors mon plus beau sourire.


Première frayeur au niveau du col d'Aspet. Le chemin est sinueux, la végétation dense, et au dernier moment, vraiment au dernier moment, à quelques centimètres, je vois ce fil électrique. Tendu en travers du chemin, à hauteur de hanche, pendant là sans savoir qu'il pourrait tuer quelqu'un. Je m'arrête net. Mon cœur continue sans moi pendant deux secondes. Demi-tour obligatoire, impossible à enjamber, pas question de prendre ce risque. Je repars par un autre passage en me promettant de regarder devant moi plus souvent.


Deuxième frayeur avec les vaches. À cause de barrières bloquant le GR, je contourne par le champ d'à côté jusqu'à ce que je tombe sur elles à quatre mètres. Un troupeau entier qui me regarde avec cette expression bovine indéchiffrable qui peut vouloir dire n'importe quoi sur une échelle allant de “bonjour” à “je vais te foncer dessus”. Je trace jusqu'à l'autre bout du champ en essayant de cacher ma peur. Elles se lèvent. Elles ne bougent pas. J’ai réussi à passer.


Je décide que c'est suffisant comme émotions fortes pour la matinée.


J’arrive enfin à Juzet d'Izaut sous la pluie. Je m'abrite alors sous la terrasse d’une auberge, je commande un café, et je commence ma recherche du soir. Une personne me renvoie vers le stade pour bivouaquer. Je regarde dehors. Je regarde la pluie. Hm…


Quelques maisons plus loin, je tombe sur Willy. Willy accepte de m'accueillir dans une chambre de sa maison,  à condition que je n'aie pas peur des chiens. Quatre chiens, précise-t-il. Lui et Astrid, sa femme, en ont quatre. J'accepte.


En rentrant, je tombe sur un voisin venu discuter, menuisier, meilleur ouvrier de France, et qui a toujours vécu à Juzet-d'Izaut. On discute bien, on rigole, et il repart comme il est venu. Je reste seul avec Willy. Il est bavarois. Lui et Astrid ont choisi de venir s'installer ici pour leur retraite, vue sur le Cagire.


On discute du projet, de leur déménagement, de cette vie qu'ils ont construite ici. Et puis Willy s'arrête net. Il me regarde. Il dit, avec son léger accent allemand : Je vais te tuer.


Silence.


Deux secondes qui durent ce qu'elles durent, moi immobile, lui immobile, le silence de la maison tout autour. Je fais le calcul rapidement : Willy est forgeron d'art, physiquement impressionnant, et je reviens de trente kilomètres sous la pluie. Le rapport de force est inégal.


Et puis quelque chose dans son visage bascule, la compréhension d'abord, puis la gêne, puis le rire. Il voulait me “tutoyer”. Je reprends une respiration normale. On convient qu'on se tutoie, oui, absolument, avec plaisir.


Astrid rentre. Les quatre chiens s'agitent, ils ont été dressés à l'obéissance, concours à l'appui, et ça se voit dans leur calme relatif et leur discipline certaine. “Relative” et “certaine” étant les mots importants parce que quand la nourriture arrive, leur calme n’est plus tout à fait le même.


Astrid m'emmène voir les poules dehors, elles sont douze, avec deux coqs qui les supervisent toutes. Ce soir ce seront des œufs au menu, cuisinés par Willy.


À table, Astrid me raconte qu’elle à commencé son parcours en communication et en journalisme avant de passer par l'organisation en entreprise, puis la vente. Et ils me parlent aussi de leur fils, devenu député un peu par erreur. La vie ne nous mène pas forcément là où on pensait aller.


Je leur parle de mon projet olympique le curling, les JO de 2030 en France. Il rebondissent immédiatement sur l'Eisstockschießen, le curling bavarois, cousin germain du sport sur glace, et je me dis que je tiens là quelque chose.


On parle enfin de Transbavaria. Le copain de leur fille n'avait pas trouvé de financeur pour son film de fin d'études. Alors toute la famille s'est mobilisée, eux, leur village, tout le monde,  pour faire le film eux-mêmes. Un film road trip sur plus de cinquante jours de tournage pour dix-huit mille euros, avec comme rendu deux heures de film et des prises de vue magnifiques ! Je regarde le teaser sur leur téléphone et c'est vraiment fou ! C’est magnifique cette débrouillardise collective qui à finit par produire quelque chose de beau à partir de presque rien. Il y a des histoires qui redonnent de l'élan. Celle-là est de celles-là.


Je les regarde parler de tout ça et je me dis que recevoir les belles histoires des gens est un des cadeaux de ce voyage qui me touche le plus. 


Je finis par me coucher dans un bon lit, au chaud, la pluie sur le toit, les quatre chiens quelque part dans la maison, les deux coqs déjà endormis dehors. Content d'être là. Content d'avoir frappé à cette porte là.