Café, croissants, et beurre de cacahuètes. Cette combinaison n'existe dans aucun livre de recettes français et c'est un tort.


Avant que je parte, Laura sort un petit flacon de sirop de pin fait maison qu’elle me tend simplement, avec cette façon qu'elle a d'offrir les choses, comme si c'était naturel, comme si ça ne comptait pas, alors que ça compte énormément.


Je range le flacon dans mon sac avec précaution, quelque part entre mes chaussettes de rechange et mes quelques barres de céréales de secours. Je n'ai qu'une seule hâte : goûter ça.


Le début d'étape est une gifle de beauté. Je parle de Saint Bertrand de Comminges. Le village est encastré dans les montagnes, et sa cathédrale domine les toits serrés des maisons. Les Pyrénées en fond embellissent le tout.


Le reste de l'étape est aussi chouette, j’observe plusieurs vautours, puis deux hélicoptères tout noirs qui passent bas et vite, et quelques heures plus tard, deux avions rafales qui déchirent le ciel au-dessus de ma tête. J'ai donc la tête levée vers le ciel une bonne partie de la journée. Ça me change de ne regarder que mes pieds.


Je m'écarte ensuite un moment du GR pour rejoindre Lannemezan. En effet, j’ai été invité par Stéphanie, rencontrée dans un bar il y a un mois, à son mariage à Pontacq. Il n’y à pas de thème, sauf ne pas être en noir.


J'ai que du noir.


Donc je me dois de passer à La Halle pour trouver un pantalon et un t-shirt d’une autre couleur. En sortant, je sais que je ne serai pas le plus élégant de la cérémonie, mais au moins, je ne volerai pas la vedette aux mariés non plus.


Je finis par arriver à la Barthe-de-Neste en fin d'après-midi. Je m'enfonce dans une rue, et je tombe sur Marie-France et Jean-François qui s'occupent de leur jardin. Je leur explique le projet et ils acceptent que je pose ma tente dans leur jardin sans hésiter, et Jean-François ajoute aussitôt de ne pas hésiter pour quoi que ce soit, qu'il peut aider pour le matelas, pour ci, pour ça. On sent que chez lui, aider est un réflexe.


Je lis dans leur jardin sous les derniers rayons du soleil, avant de profiter d’une douche bien brûlante et d’être si gentillement invité à manger avec eux. Le gratin dauphinois est excellent. Le flan en dessert aussi !


Marie France et Jean François aiment la vie avec un enthousiasme qui déborde et qui fait du bien à recevoir. Ils sont remplis d'histoires, Jean-François était pâtissier, Marie-France vendeuse, et les clients difficiles ont apparemment fourni au fil des ans une matière narrative inépuisable. Jean-François, qui se proclame lui-même “tête de con” me raconte aussi l’histoire d’un démarcheur venu lui vendre une machine à glace. Jean-François lui a dit qu'il a un frère jumeau et qu'il faut revenir l'après-midi pour en discuter avec lui. L'après-midi, il à joué son frère jumeau (qui n’existe pas) et le démarcheur à fini par repartir sans jamais revenir.


On parle ensuite de la franchise, de cette difficulté qu'ont certains, moi inclus, Marie-France aussi de son propre aveu, à dire les choses quand elles ne nous conviennent pas. Jean-François n'a pas ce problème. Je le regarde et je me dis que la franchise, portée avec le sourire qu'il a, n'a rien d'une brutalité. Dire vrai aux gens, c'est les prendre au sérieux.


Enfin, la Bretagne arrive sur la table (elle arrive toujours) car Jean François a bossé à Saint-Malo et à Melesse. Il connaît. Ils me parlent aussi de leurs enfants, fans de trail, qui eux aussi demandent parfois à des inconnus de planter la tente dans leur jardin. C'est une des raisons pour lesquelles ils ont dit oui ce soir, m'expliquent-ils, parce qu'ils espèrent que quelqu'un dira oui à leurs enfants aussi.


Ils me félicitent plusieurs fois dans la soirée, avec une sincérité qui fait un peu monter quelque chose dans la gorge et qu'on essaie de faire passer avec une gorgée de quelque chose. À propos de gorgée, Marie-France et Jean-François sont pleins de vie, c'est établi. Mais ils sont aussi pleins d'eau de vie. Poire, mirabelle, prune, j’ai le droit à tout une dégustation.


Il est passé vingt trois heures quand je retrouve ma tente sur l'herbe fraîchement coupée. Je m'allonge dans le noir, légèrement réchauffé de l'intérieur par la poire et la mirabelle et la prune, heureux de la soirée.