Ce matin, je me réveille avec les enfants. Johann m'avait demandé hier de l'accompagner à l'école ce matin, et bien entendu, j’ai accepté. On sent que le retour en classe est compliqué pour lui, pour Jonathan aussi, et je les comprends entièrement. Il y a des lundis matin qui pèsent plus que d'autres, et celui-là pèse, la fin du week-end, le mariage déjà loin, et moi qui vais partir aussi.


Je marche à côté de Johann jusqu'à l'école. Il court dans sa classe sans se retourner, avec l'élan de quelqu'un qui a décidé de ne pas faire durer les au revoir. Sage décision. Je note.


On rentre avec Stéphanie, je prends un café avec elle et sa cousine, et quelque chose dans cette table-là, cette cuisine vivante, ce bruit de deux femmes qui se parlent en espagnol et rient de choses que je ne comprends qu'à moitié, me retient. Je me sens bien ici, vraiment bien. On va ensuite rendre la sono du mariage avec Stéphanie et sa cousine. Sur la route, elle me montre la vue sur les montagnes, les Pyrénées qui s'étalent sous les nuages. On réalise en chemin qu'on a oublié une mallette. Stéphanie appelle Juan qui arrive quelques minutes plus tard en voiture. Il demande si son “fils” va bien. Je lui réponds que oui et que j'ai bien pensé à attacher ma ceinture.


Je suis désormais le fils de Juan et Stéphanie, le grand frère de Johann et Jonathan. Cette famille m'a adopté avec une facilité qui dit quelque chose sur eux et sur leur façon de faire de la place.


Mais il faut repartir. Johann et Jonathan voudraient que je reste vingt-quatre ans, mais j’ai ma famille et mes amis qui m’attendent au bout de cette aventure. Je fais mes affaires. Stéphanie et Juan glissent dans mon sac viennoiseries, sandwich pour le midi, bonbons, confiture à la cerise, chips...Ça va peser mais je prends tout. Je sais que je mangerai tout, et que chaque chose mangée sera un bout de ce week end qui continue.


L'au revoir dure un peu. Je leur souhaite tout le meilleur, je leur dis “à bientôt” en le pensant vraiment, avant de reprendre le chemin.


La journée est nuageuse, lourde de ce poids particulier des fins de week-end qu'on n'avait pas envie de quitter. L'étape est courte entre Pontacq et Bruges, mais elle me paraît longue, les jambes y sont, la tête un peu moins encore. Ce n'est pas facile de repartir après ça. Ce ne l'est jamais vraiment, nulle part où je suis passé. Je pense encore à toutes les personnes qui m’ont accueillies. Merci.


La pluie arrive avec moi à Bruges, et je me repose près de la poste, avant d’entamer ma tournée. Une dame qui tient une ferme me voit venir et sent que je cherche quelque chose, et me propose un coin d'herbe au fond du jardin. Offre généreuse que j'accepterais volontiers si je n’avais pas repéré presque aussitôt pleins de tiques dans l'herbe haute. Je la remercie quand même, mais je veux éviter de me retrouver avec des tiques partout.


Quelques maisons plus loin, Tom m’ouvre la porte et est partant immédiatement, chambre comprise, et il m’assure que ses parents ne verront pas d'inconvénient, il en est certain.


Tom est sapeur-pompier, grand comme une montagne pyrénéenne, avec une salle de muscu dans le jardin et des photos de trails aux murs qui racontent quelqu'un qui n'a pas encore trouvé les limites de ce que son corps peut faire. Et il se prépare pour un triathlon XL dans peu de temps. Je lui souhaite le meilleur, ce qui reste insuffisant pour quelqu’un qui va devoir courir, nager et pédaler sur près de 300 km.


Il m'explique le rythme de ses gardes, deux fois vingt-quatre heures. Il passe le reste de son temps à la montagne. Je comprends pourquoi il ne changerait pas.


Son père arrive ensuite. Il rénovait une maison qu'ils viennent d'acheter juste à côté, où tout y est à refaire, et toute la famille s'y met. Il y a dans ses yeux cette lueur des gens qui ont un chantier et qui l'aiment. Je trouve ça beau, ce projet familial qui occupe les mains et rassemble les gens.


Tom me propose ensuite d'aller voir ses grands-parents, à côté, comme presque tout le reste de sa famille. L'oncle, la tante, d'autres membres de la famille, tous éparpillés dans un rayon de deux cents mètres. Les grands-parents m'accueillent comme leur petit-fils. L'apéro est gourmand (jambon, pain, gâteaux apéro, Coca) et ils écoutent le projet avec cette attention des gens qui ont eux-mêmes bourlingué, à vélo, longtemps, et qui savent ce que ça coûte et ce que ça donne. Ils m'expliquent qu'ils pourraient aussi m'héberger, si besoin. Ce village entier semble prêt à m'adopter collectivement.


On rentre pour manger et on tombe sur la maman de Tom qui revient du travail, et je sens son regard qui se pose sur moi avec interrogation. Quelqu'un qu'elle connaît ? Non. Quelqu'un qu'elle devrait connaître ? Apparemment non plus. Elle accepte la situation avec le pragmatisme de quelqu'un habituée à ce que la vie lui ramène des choses surprenantes.


On se retrouve tous les quatre autour d'un plat généreux de saucisses, riz et lardons. La conversation coule doucement, sans effort, et je me sens apaisé rien qu'à être là, dans ce cercle familial qui m'a absorbé pour la soirée comme si c'était naturel.


Petit café avant d’aller au lit, tôt. Le réveil est à sept heures pour tout le monde demain, travail ou marche selon les uns et les autres.


Je m'endors dans ma chambre pour la nuit, dans ce village où presque toute une famille habite à portée de voix les uns des autres. Je pense que certains endroits savent comment tenir les gens ensemble.