Après un café partagé avec Tom, il est temps de repartir pour plus de quarante kilomètres aujourd'hui. Je le sais en partant, mais après tout ce chemin, les grandes journées de marche ont perdu leur pouvoir d'intimidation.
Le ciel est gris. La tête est lumineuse. Ces deux choses coexistent très bien. Ce qui coexiste moins bien, c'est le bas de mon dos et mon sac. Je commence à sentir les frottements sérieusement. Quelques brûlures s'installent, et je constate plusieurs larges marques rouges sans comprendre tout à fait pourquoi elles apparaissent seulement maintenant, après 6000 kilomètres.
Je ne croise personne aujourd'hui. Pas un randonneur, pas une randonneuse. Ce sera donc quarante kilomètres de marche solitaire, et sans me presser. Je prends le temps de m'étirer, car j'ai pris la mauvaise habitude de négliger ces moments ces dernières semaines, et je commence à le sentir dans mes articulations.
Le chemin défile. Je le laisse défiler. J’arrive rapidement à Oloron-Sainte-Marie où je me pose à La Friche d'abord, une sorte de grand hangar reconverti. L’endroit sent la ville qui essaie des choses. Je m'installe et je regarde des offres d'alternance pour la rentrée. Je pense aussi à d'autres projets, d'autres routes possibles. Je crois que je suis piqué, vraiment piqué, et que ce tour n'est pas une parenthèse qui va se refermer mais quelque chose qui a bel et bien changé la forme de ce qui viendra après.
En sortant, je m'enfonce vers un lotissement plus à l'écart, et là, sans prévenir, au détour d'un virage, je sens une odeur de fondant au chocolat sur plusieurs dizaines de mètres. Je ralentis. Je cherche l'explication à cette odeur et je la trouve au virage suivant : l'usine Lindt est installée ici.
C’est décidé, je veux habiter dans cette ville, à côté de l’usine. Je veux ouvrir ma fenêtre le matin et que ce soit ça. Je sais que c'est probablement différent quand on y travaille, que l'odeur finit par disparaître dans le fond de la conscience, que les employés ne la sentent sans doute plus depuis longtemps, mais depuis le trottoir, à cet instant précis, c'est la meilleure odeur du monde (après celle de l'essence et du tabac froid).
Le soir, je croise deux dames dans un jardin, et je leur explique le projet. Cathy accepte que je plante ma tente dans son jardin sans hésiter. Je plante, je gonfle le matelas et je mange quelques unes de mes barres de céréales au chocolat. L’odeur de tout à l’heure m’en a donné l’envie. Cathy passe vérifier que tout va bien. On discute un peu, puis je prends une douche à l’intérieur avant de me reposer dans ma tente.
Quelque temps plus tard, son compagnon Jean-Marc rentre. Il ne croyait pas Cathy quand elle lui a annoncé qu'un campeur était dans le jardin. Il s'attendait à une blague, ou à un animal. Il découvre les deux à la fois, en quelque sorte. Ils sont de grands voyageurs, ils ont arpenté le monde en camion. Jean-Marc est en CDI depuis un moment et les vacances se sont rétrécies, le camion dort plus souvent qu'avant, et ça leur manque. Ils se définissent comme de vrais gitans, des nomades.
Ils ne mangent pas le soir, mais me laissent tout à disposition : pâtes, crème, lardons. Je compose donc le repas parfait du randonneur, dans une cuisine qui n'est pas la mienne, ce qui est devenu au fil des mois une normalité que je trouve belle.
Jean-Marc sort une bouteille, un alcool fort, ramené d’Espagne, acheté pour faire flamber du saucisson. Sauf qu'ils se sont trompés d'alcool et que celui-ci ne flambe pas. Depuis, la bouteille traîne dans le tiroir en attendant une vocation. On goûte. On se regarde. On repose les verres d'un commun accord et sans discussion. On n'est pas fan du tout. Certaines bouteilles sont condamnées à rester dans les tiroirs, c'est leur destin.
La soirée s'étire, et on discute de tout. Cathy a été éducatrice spécialisée auprès de délinquants et de personnes handicapées pendant des années. Elle me raconte des situations difficiles, des moments qui testent tout, et d'autres qui redonnent de l'espoir avec une force proportionnelle à ce qu'ils ont coûté. Je l'écoute les oreilles grandes ouvertes, avec ce sentiment d'être en présence de quelqu'un qui a vu les gens là où ils sont vraiment, sans filtre ni décor. On dérive ensuite vers les vautours, elle en a vu trente une fois près d'une bergerie, dit-elle, et elle n'a jamais rien vu d'aussi impressionnant ni d'aussi inquiétant pour les brebis.
Et puis j'apprends un proverbe. “Tout ce qui a des ailes et des pattes se mange, sauf les avions et les tables.” Je ne suis pas entièrement d'accord sur le fond mais je suis entièrement d'accord sur la forme, c'est un très bon proverbe. Ils l'ont ramené d'Asie de l'Est, là où l'on mange des choses qui nous interrogent depuis nos cuisines françaises, nous qui trouvons pourtant les grenouilles et les escargots parfaitement normaux.
Je regagne ma tente vers vingt deux heures, j'allume la radio, et je tombe sur une de mes émissions préférées de Radio Nova. Il y a un numéro pour appeler. Je le compose sans trop y croire, convaincu que je tomberais sur une ligne saturée et convaincu de ma propre insignifiance dans la file d'attente.
Je passe pourtant à l'antenne, j'explique le projet en quelques phrases, rapidement, et ça les fait rire, ce qui est la meilleure réponse possible, je crois, parce que si ça fait rire c'est que ça existe vraiment dans la tête des gens, et si ça existe dans la tête des gens alors peut-être que ça fera du bien à l'asso, au projet, à tout ce que ce tour porte avec lui.
Je raccroche dans le noir, dans ma tente, dans le jardin de Cathy et Jean-Marc, quelque part dans le béarn.
Mon corps ne rêve que d'une chose. Dormir. Je l'écoute.