Je me réveille en pleine forme. Ce matin, Yves m’a préparé des sandwichs pour la route et des brioches perdues pour le petit-déjeuner. Pour moi. Je suis tellement heureux que je ne sais même pas quoi dire d'autre.
On partage ce dernier moment ensemble, et puis il est temps pour moi de reprendre la route. Yves compte rejoindre Alix pour aller faire du vélo jusqu'au marché de Peyrehorade et manger des pieds de cochon. J'avoue que leurd programme me tente presque plus que le mien.
Il fait un soleil magnifique. L'étape est belle, je traverse le Gave, je longe la vallée du kiwi, tout est vert et lumineux, encore un peu boueux par endroits mais le ciel est grand et bleu et le beau temps est là pour de bon. Mes jambes tournent, mon esprit flotte.
Et puis, vers 10h, mon téléphone vibre. Un mail. De l’école de journalisme de Sciences Po Paris.
Je suis reçu. Je relis deux fois. Trois fois. Je ne comprends rien, j'étais persuadé d'avoir raté l'oral. Mais là, noir sur blanc, ils me disent que non. Je déteste être la personne qui annonce qu'elle a tout raté et qui se retrouve reçue, c'est agaçant pour tout le monde, je sais. Mais là, égoïstement, je suis content que ça soit dans ce sens là.
Pendant plusieurs kilomètres je ne réalise pas vraiment, les pieds continuent d'avancer tout seuls pendant que la tête est ailleurs, très loin, à essayer de comprendre ce qui vient de se passer.
Ils ont apprécié mon projet, celui de faire du documentaire. C'est ce que cette année sur les routes m'a confirmé vouloir faire. Ce tour de France m'a donné plus envie qu'avant de ce métier là. Et me voilà pris dans la meilleure école pour pouvoir le faire.
Sauf que j'ai aussi été accepté dans un master de droit du plaidoyer. Un métier moins précaire, qui m'intéresse vraiment. La tête dit que c'est raisonnable. Mais quand j'essaie d'y trouver cette petite étincelle, celle qui s'allume quand on pense à ce qu'on va faire de sa vie, elle n'est pas là. Pas vraiment.
J'ai la possibilité de faire un choix du cœur. Alors je mets de côté le choix de la tête. Je serais journaliste. Je ferais des documentaires.
La décision tombe quelque part entre deux champs. Il n'y a personne pour la fêter. Juste moi, la route, et ce sentiment tranquille d'avoir choisi juste.
J'arrive devant chez Andrea et Louis en fin de journée. Louis sort à peine d'une séance de renforcement musculaire. Il me voit. Il sourit. Il ne se pose même pas vraiment la question de ma présence, il est à peine surpris, comme si c'était naturel que je revienne. Il me propose un verre d'eau et on s'installe dehors pour parler.
On discute de tout, le tour, son travail, la vie. Au passage j'apprends qu'un de ses amis a fait un tour d'Europe en échasses. Je prends plusieurs une seconde pour mesurer l'information.
Louis me propose d'aller boire un verre à Dax, où il a un appartement au dessus d'un bar dans lequel il est pas mal investi. Un ami à lui nous rejoint avant de partir, grand voyageur, il a été un peu partout dans le monde et prévoit d'aller à Lisbonne en vélo avec sa copine.
En chemin, on passe chercher Andrea chez sa sœur pour l'emmener avec nous. Quand elle me voit, elle n'en revient pas, elle ne s'y attendait vraiment pas. Sa joie est sincère et immédiate. Elle nous dit qu'elle nous attend après le bar avec une tourte.
Le bar est bien. Sympa, vivant, ancré dans la ville. On y retrouve une directrice de casting qui travaille sur un film tourné à Dax, réalisé par Justine Triet. Louis y joue une silhouette, et doit être présent pendant quatorze jours de tournage. Je lui dis que j'ai passé un an à m'entraîner à être une silhouette dans la vie des gens, c'est peut-être pour ça qu'on s'entend bien.
Louis est partout à la fois. Investi dans la vie de Saint Pandelon, engagé à Dax, il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. Il y a des gens comme ça qui semblent habiter leur ville différemment des autres.
Dans un coin du bar, une soirée jeux vidéo vient de démarrer. Ils sortent une GameCube et lancent Super Smash Bros. J'ai vraiment envie de les rejoindre. Je n'ose pas. Je les regarde avec les yeux d’un adulte qui fait semblant de ne pas mourir d'envie de jouer à Super Smash Bros.
Je bois une ginger beer, ingère quelques tapas, et on rentre. C'est sur le chemin du retour que j’apprends l'histoire de leur ami présent avec nous au bar. Il a été emprisonné trois ans en Chine, il y a quelques années. Pour de l'herbe. Son père a réussi à corrompre un juge pour lui éviter sept ans. Il en est ressorti avec peu de séquelles, et selon eux, même quelques bons souvenirs. Je n'ai jamais entendu une histoire pareille. Je reste silencieux un moment, parce qu'il n'y a pas grand-chose à dire après ça.
On retrouve ensuite Andrea à la maison. Et on parle longtemps. Andrea a cette façon de parler avec une passion qui ne se fatigue pas. On parle de journalistes aventuriers incontournables comme Henri de Monfreid, des festivals de documentaire un peu partout dans la région, son meilleur ami correcteur au Monde et journaliste spécialisé dans les jardins et les parcs.
En parlant, la tourte disparaît dans mon ventre en quelques minutes. Le soleil se couche doucement sur la terrasse.
On reste là, au calme, à regarder le ciel changer de couleur.
Et puis au lit.