Je me réveille en même temps que le reste de la maison. On partage le petit déjeuner tranquillement tous les trois, Andrea, Louis et moi. Et puis il est temps. Je reprends la route vers Dax, et ensuite Taller.
Le temps est magnifique. La route est agréable, les jambes tournent bien, l'esprit est léger. Jusqu'à Dax, où le chemin devient sableux et où je dois longer de longues lignes droites entre les pins. Des kilomètres et des kilomètres de forêt monotone, le sable qui freine chaque pas, le soleil qui tape entre les troncs. C'est épuisant.
Mais je reconnais ces endroits. Je suis déjà passé là, exactement là, il y a presque un an. Ce tronçon d'arbres, ce croisement, cette maison au bout du chemin. Les souvenirs remontent par petites touches, imprécis mais bien là. Et puis, près de quelques maisons, un monsieur m'interpelle. Il veut savoir pourquoi je vais dans le sens inverse de Compostelle. Je lui explique mon tour de France, et à ce moment-là, il plisse les yeux et me demande si c'est moi qui suis passé l'année dernière. Un gars de vingt et un ans, au même endroit. Je lui demande s'ils étaient plusieurs. Il me répond que oui.
Je crois me souvenir de ce moment. On se regarde tous les deux avec ce sourire un peu bête qu'on a quand la coïncidence est trop belle pour être commentée. On s'est croisé deux fois, à un an d'intervalle, sur un chemin que personne ne prend vraiment. Je repars en souriant, et je me dis que 6400 kilomètres plus tard, le monde est toujours aussi petit.
En arrivant à Taller, je pose le sac devant la mairie, à l'ombre car le soleil tape vraiment bien. Je sors mon carnet et j'écris un moment, tranquillement, en regardant le village.
6500 kilomètres. Presque.
Je me lève et me dirige vers chez Brice et Fanny. Les stores sont baissés. La maison est silencieuse. Il est 18 heures, ils rentrent peut-être, peut-être pas. Je m'installe dehors et j'attends, tranquillement, comme on apprend à le faire après des mois sur les routes. À 18h30 heures, je vais frapper chez le voisin. Il me dit qu'ils ne sont pas partis et qu'ils devraient arriver.
C'est à ce moment précis qu'une voiture tourne dans la rue. Fanny en sort.
Elle me raconte après qu'elle s'est d'abord demandé qui était ce type avec le contrejour du soleil dans les yeux, et puis “Ahh... Nathan !”. Elle est contente de me retrouver, sincèrement, et moi tellement aussi. Elle me fait entrer directement, me propose à boire, et on s'installe.
On parle de la fin du périple, de la super soirée de l'été dernier, de son métier de cadre de santé, de la reprise de Brice après son arrêt de travail. Et puis elle m'apprend les derniers préparatifs de leur mariage, qui a lieu dans trois semaines.
Et là, Fanny a une idée.
Elle appelle Brice pour lui faire la surprise. Il est encore à Bordeaux. Il voit ma tête sur l'écran et lâche immédiatement : “Oh Nathan !!!!!” Et dans la foulée, il fait la surprise à Fanny, et donc à moi aussi, de son retour. Il est déjà en voiture, il sera là vers vingt et une heures.
Je suis vraiment trop content de cette nouvelle. Je prends une douche, Fanny me montre mon lit. Et quelques temps plus tard, Brice rentre.
Ces deux futurs mariés, j'avais oublié à quel point ils sont souriants. La soirée est géniale, le repas est gourmand. Saucisses, pâtes, exactement ce qu'il faut ! Les discussions s'enchaînent tellement naturellement, on parle du métier de Brice, de tout ce qu'il fait dans le garage où il bosse, son chef, et les anecdotes du quotidien. Et puis surtout, de leur mariage. Fanny me montre le bouquet qu'elle a confectionné elle-même. Les costumes de Brice et d’Hugo. Les boissons achetées en quantité astronomique. Ils me donnent aussi des nouvelles des membres de la famille que j'avais croisés la dernière fois.
En fin de soirée, j'ai vraiment l'impression de faire partie de la famille. Et en les écoutant, je comprends qu'eux aussi ont gardé quelque chose de la dernière fois, que ce n'était pas juste un randonneur de passage qu'ils avaient hébergé, mais un souvenir auquel ils tenaient.
C'est peut-être ça, finalement, la vraie mesure de ce tour. Ces portes qui se rouvrent comme si je n'étais jamais vraiment parti.