Ce matin, Marie-Christine et Pascal m'ont invité à prendre le petit déjeuner avec eux avant de partir. Confiture de pastèque sur des tartines de pain complet . On prend le temps, on discute longuement, sans se presser, dans la lumière douce du matin. Ils me racontent l'histoire d'un merle coincé chez les voisins, ils ont dû appeler la LPO pour le faire libérer. Je ne sais pas pourquoi, mais cette image d'un couple qui appelle une ligue de protection des oiseaux pour sauver un merle égaré me touche. Ce sont des gens bien. Les Landes en sont pleines, décidément.


Je les remercie, je prends mon sac, et je repars.


Le soleil commence déjà à taper sérieusement quand je prends la route. Et aujourd'hui, la route est partagée. C'est jour de triathlon dans le coin. Je longe le parcours cycliste et je me retrouve spectateur involontaire d'un défilé qui dure des kilomètres.


Ça commence par les cracks. Cuisses massives, vélos qui coûtent le prix d'une voiture, combinaisons aérodynamiques, regard laser. Ils passent en trombe sans me voir. Puis viennent les autres, ceux du milieu, appliqués, concentrés, qui soufflent un peu mais tiennent. Et puis, au fur et à mesure que le temps passe, les vélos changent de nature. Ils sont moins brillants. Un peu cabossés. Certains semblent sortir du fond d'un garage où ils attendaient une occasion depuis dix ans. Les cyclistes pédalent plus lentement, et puis les derniers arrivent, juste devant la voiture balai. Je les applaudis. Franchement, généreusement, sous le cagnard. Je ne sais pas si ça les aide, mais je me dis qu'un peu d'encouragement sur le bord d'une route des Landes quand on est à bout, ça ne fait pas de mal. Ils méritent les mêmes applaudissements que les premiers, peut-être plus, d'ailleurs.


Quinze kilomètres. Pause à Sainte-Eulalie-en-Born, près du stade, je laisse mes jambes soufflé à l'ombre. Une famille s'est garée là pour quelques minutes. Ils me regardent avec cet air légèrement perplexe qu'ont les gens qui croisent un marcheur chargé au milieu de nulle part. Ils me prennent d'abord pour un pèlerin de Compostelle qui s'est perdu. Je leur explique ce tour de France. Ils écoutent, sourient, et m'offrent des petits gâteaux. La chance.


Je repars le ventre un peu plus content, et c'est là que je remarque ma gourde. Vide. Complètement vide. Il fait chaud, il reste des kilomètres, et je passe devant une maison où il semble y avoir de la vie. Je sonne.


C'est l'anniversaire des trente ans de Maylis.


Je m'en rends compte environ deux secondes, quand je réalise qu'il y a du monde partout, des guirlandes, des verres de vin, et une bonne dizaine de personnes qui me regardent avec la même question sur le visage : mais qu'est-ce qu'il fout là, celui-là ?


Je demande juste de l'eau.


C'est Franck, le tonton par alliance, si je ne dis pas de bêtise, qui prend les choses en main. Naturellement, comme si c'était la suite logique, il me sert deux verres de punch. Excellent punch, par ailleurs. Je me retrouve donc avec un verre à la main à discuter avec Franck, sa fille Garance et son copain Théo, pendant que la maman de Maylis passe avec une assiette de cœurs de canard et m'en propose. Je rencontre Maylis, je lui souhaite un bon anniversaire avec le sourire de quelqu'un qui réalise l'absurdité merveilleuse de la situation.


Et puis on m'invite à rester manger.


Je demande à Franck si je pourrais poser ma tente quelque part, il propose son jardin, enfin le jardin de Garance et Théo, ce qui revient au même pour lui. On consulte Maylis et son père Denis pour savoir si ça dérange que le randonneur inconnu reste pour la soirée. Je suis le bienvenu !


Me voilà donc à table, entre des verres de vin, du poulet, des pommes de terre, à discuter avec toute la famille dans tous les sens. Franck est fan du voyage, il me présente à tout le monde avec une fierté d'agent artistique que je trouve touchante. Denis, le père, est un monstre au baby-foot. Je l'apprends à mes dépens, en perdant à peu près toutes mes parties, dans un jeu qui obéit à des règles que je n'avais jamais vues de ma vie, on ne peut tirer qu'avec un seul attaquant, ou avec un deuxième mais uniquement sur rebond. Personne ne joue comme ça nulle part. Je suis convaincu que ces règles ont été inventées par lui, mais je suis l'inconnu de passage, donc je ne dis rien.


À un moment, je m'éclipse pour écrire une lettre à Maylis. C'est la moindre des choses, elle m'a offert son anniversaire sans me connaître, la moindre des choses c'est de lui laisser quelques mots. Je glisse l'enveloppe dans la boîte aux lettres.


Une partie de blindtest commence. Mon équipe s'appelle les pèlerins. On se fait exploser. Le thème c'est les années 2000, et ils répondent tous en deux secondes, comme si les chansons leur étaient injectées directement dans le sang. Ma seule contribution de la soirée aurait pu être le générique de Code Lyoko. Même là, je me suis fait battre de vitesse. C'est pour dire le niveau.


L'après midi puis la soirée sont arrosées, dans tous les sens du terme. Ça finit par des lancers d'eau dans tous les sens, et par un consensus général pour laisser le pèlerin et sa tente en dehors des festivités aqueuses. Je suis sain et sauf.


Vers minuit, les derniers invités s'éclipsent, les lits se font. Je vais à la douche, je rejoins ma tente au fond du jardin, et je m'effondre. K.O. Avec quand même une pensée avant de m'endormir : j'étais censé m'arrêter dix kilomètres plus loin aujourd'hui. Je me suis fait avoir dans un guet-apens. Un très bon guet-apens, avec du punch, des cœurs de canard, et une table de baby-foot.


Il faudra se lever tôt demain. Mais ça, c'est demain.