J45
De Pont-Labbé à Pen'march
31 kilomètres
Je quitte l’appartement de mes parents avec une petite boule au ventre. Rien de spectaculaire, mais quand même un pincement discret, du genre qu’on ressent quand on repart seul après avoir partagé la route. Le silence qui suit les voix familières a toujours quelque chose de trop vaste.
Le ciel, lui, ne m’aide pas : il a cette mine renfrognée des mauvais jours, un gris lourd, gonflé de vent et de menaces. Je sais que la pluie n’est pas loin, mais je pars quand même. On n’attend pas le beau temps pour marcher, sinon on ne marche jamais.
Les premiers kilomètres filent vite. J’ai Ben Mazué dans les oreilles, encore et toujours. Les pas s’enchaînent, rythmés par la musique, et je me surprends à marcher vite, presque trop.
Je m’arrête au Guilvinec, attiré par un petit bar qui semble avoir connu des jours meilleurs, et qui, justement pour ça, m’inspire confiance. À l’intérieur, le patron est d’une gentillesse simple, directe. On parle un peu : de la météo, du port, de ce que c’est que de marcher seul. Quand vient le moment de payer, il refuse. “Celui-là, c’est pour la route.” Je ris, gêné, et pour ne pas partir comme un voleur, j’en commande un deuxième, que cette fois, je paye.
L’après-midi se déroule sans heurts. J’arrive à Penmarc’h en fin de journée, là où je serai hébergé deux nuits : le manoir du Ster. Le nom seul évoque un roman gothique. On m’a prévenu : la tempête de demain s’annonce sérieuse, 90 km/h de vent, des rafales à 120 sur mon trajet. J’ai donc cherché un abri, et trouvé ce lieu improbable pour dix euros.
Le manoir, justement, semble sorti d’un rêve hésitant entre hantise et enchantement. Une grande bâtisse un peu fatiguée, des fresques colorées sur les murs, d’autres murs noircis par le temps, l’herbe haute comme un champ d’été, de vieilles voitures à moitié englouties par le lierre, et un parfum d’histoire à chaque pas. On sent que les murs ont tout vu et n’ont rien oublié.
Je suis accueilli par Chantal, l’une des trois gardiennes du lieu, avec Sophie et Hélène. Elle me montre ma chambre et me propose un café. On s’assoit, on parle doucement. Elle vit ici depuis des années, me raconte l’histoire du manoir, ancienne colonie de vacances devenue refuge pour rêveurs, militants, artistes et marcheurs perdus. On dirait une maison qui attire ceux qui ont besoin de s’arrêter sans vraiment savoir pourquoi.
Plus tard, je croise Sophie, l’âme flamboyante du lieu. Ancienne militante d’Extinction Rebellion, elle parle avec l’énergie d’une tempête et la conviction tranquille de ceux qui ont trop souvent eu raison trop tôt. Elle a mené d’interminables batailles contre le maire pour sauver les fresques qui recouvrent les murs, et à l’écouter, on comprend que le manoir n’est pas qu’une maison.
Dans la cuisine, je fais la connaissance de Lucile, une jeune woofeuse, ancienne étudiante en diététique, et de Stanislas, instituteur, surfeur et compagnon de passage. J’ai l’impression que tous les enseignants de Bretagne se sont donné rendez-vous sur ma route. Lui passe la semaine ici, à glisser entre deux vagues à La Torche.
Le soir tombe sur la maison. Chacun prépare son repas, on mange côte à côte, sans se connaître vraiment mais sans distance non plus. On parle de nos routes, de leurs métiers, de l’histoire du lieu, des orages à venir.
Le sommeil me gagne tôt. La pluie cogne aux vitres, le vent fait gémir les volets, mais je m’endors plus serein que ce matin, même si je sens encore un petit quelque chose que je n'arrive pas à nommer.
Le lendemain soir, avant de reprendre la route, Sophie nous prépare des pancakes aux bananes. On les partage chaud, en silence, tandis que dehors le vent s’épuise enfin. Demain, je repars. La tempête sera passée, mais le manoir, lui, restera.