J69
De Plougrescant à Pleumeur Gautier
37 kilomètres
Le matin démarre par un quart d’heure de grêle. Je marche donc un peu courbé, à mi-chemin entre le randonneur et le vieux capitaine de bateau qui traverse un grain (je dis ça mais je ne sais pas du tout à quoi ressemble un capitaine de bateau, ayant le mal de mer...)
À partir de midi, c’est ma voûte plantaire qui décide de s’exprimer. Je continue, en tirant un peu du visage. Je constate aussi que j'ai tendance, ces derniers jours, à moins regarder les paysages. Peut-être parce que la pluie me fait baisser la tête. Peut-être parce que je suis davantage dans mes pensées. Ou peut-être, et j’espère que non, parce que je me lasse un peu de tous ces paysages qui semblent pafois se répéter. J’essaie de chasser cette idée comme je chasse les quelques gouttes d’eau gênante sur mes lunettes.
Le soir, je coupe un peu le GR pour éviter de terminer de nuit. Et puis j’aimerais atteindre Pleumeur-Gautier avant la séance de gym de Marie-Hélène, mon hôte BeWelcome du jour.
Quand j’arrive chez elle, Marie-Hélène m’accueille comme si elle m’attendait depuis longtemps, en me tutoyant d'office. C’est quelqu’un qui impressionne sans le vouloir : dans sa façon de parler, d'être et de penser. Elle me raconte un peu de sa vie, et quelques bribes lancés ça et là me font l'effet d'une lance en plein coeur. Un cancer du sein. La perte d’une de ses filles. Et pourtant pas une once de plainte. Elle parle surtout des autres. Des jeunes orphelins, de ceux qui dorment dehors, des vies cabossées qu’elle veut aider à remettre debout. Elle dit d’eux : "À huit ans, ils ont vécu des choses que personne ne vit dans toute une vie." Et j’ai envie de lui dire qu’elle aussi semble avoir traversé des continents entiers de douleur. Mais elle m'en parle comme on parle du temps qu’il fait, sans jamais réclamer l’orage ou la compassion.
J’ai envie de lui dire que je vois en elle une force immense, une énergie presque solaire, peut-être parce qu’elle vient du Sud, mais je crois que c’est plus profond que ça. Dans la chaleur de sa maison, je me surprends à penser que vieillir n’est peut-être pas ce long rétrécissement qu’on imagine parfois...