J71
De Paimpol à Plouha
34 kilomètres
Gris. C'est tout ce que je vois en sortant de ma tente ce matin. Dominique et Sabrina m’offrent un petit-déjeuner qui sent bon la maison. Avant que je parte, ils me demandent une photo avec eux. Je dis oui avec un vrai plaisir, celui qui gonfle la poitrine sans prévenir. On dirait que le voyage commence vraiment quand quelqu’un veut en garder une trace.
Je reprends la route vers Plouézec. Malo doit me rejoindre là-bas. Malo : rencontré en prépa, breton de Bretagne, qui joue dans de la bombarde comme d’autres respirent, et capable d’empiler l’ENS et Polytechnique en trouvant ça normal. Il a choisi sans le savoir la pire journée pour m’accompagner, mais pour moi, c’est presque un cadeau. À deux, la pluie gifle moins fort.
Après une dizaine de kilomètres encore relativement sages, je l’attends dans un bar. Quand il arrive, il a l’air sorti d’un catalogue : fringant, sec, équipé de la tête aux pieds. On dirait qu’il a un sponsor. Moi, j’ai de la boue et des chaussures qui font la gueule. On achète deux sandwichs, et on s’enfonce dans le froid, sous la pluie, ensemble.
Le temps est catastrophique. Mais les falaises de Plouha… papapapapa… c’est autre chose. Même détrempées, elles imposent le silence. On avance assez vite avec ce plaisir de marcher qui arrive au milieu des jambes quand on arrête de se demander pourquoi on fait ça.
On parle de tout, de rien, de choses trop grandes pour deux types trempés jusqu’à l’os qui glissent dans la gadoue. Ça fait du bien d'entendre en marchant une voix qui ne soit pas que dans ma tête.
À la plage de bréhec, on trouve un café pour manger nos sandwichs. On dégouline sur le sol. Un autre randonneur arrive, trempé lui aussi, l’air à moitié ailleurs. Trente ans peut-être. Il nous explique qu’il veut faire le GR34 en moins d’un mois : plus de 60 km par jour, avec un sac de 23 kg. J’écoute poliment, mais à l’intérieur, un petit moi secoue la tête très fort.
Puis il ajoute qu’il coupe les pointes, qu’il prend parfois le bus (il en cherche un pour Paimpol), et nous montre ses étapes…de 20 à 30 km. Là, c’est mon petit moi intérieur qui se roule par terre. Il est un peu dans la lune, un peu fatigué, peut-être juste pas fait pour la pluie. On lui donne notre courage.
La reprise est atroce, et pour cause, nos vêtements encore humides, Les quinze premières minutes sont une punition. Puis, comme souvent, le corps se réchauffe et on avance.
Plouha arrive enfin. On prend un chocolat chaud, en attendant le bus. Ce soir, on dort à Saint-Brieuc chez David, une connaissance de Malo. Quelques minutes après la sortie du bus, Malo pâlit : son téléphone a disparu. Lui, persuadé qu’il l’a laissé dans le bus. J'appelle le service BreizhGon. Il est fermé. Demain aussi. Panique : il doit retourner à Paris, et le monde moderne sans téléphone… c’est plus compliqué.
On arrive quand même rapidement chez David, espérant trouver une solution. Architecte, chaleureux, presque trop gentil pour un inconnu. Il nous montre tout : douche, machine, chambres, repas, puis s’éclipse pour un dîner. On se croirait invités chez un oncle très organisé.
On brainstorme ensuite de toutes les solutions possibles pour le téléphone, puis Malo voit la localisation sur son ordinateur : il est resté… à l’arrêt du bus. Près d’un buisson. Celui où il a fait pipi. Évidemment. J’ai envie de l'insulter un petit peu, affectueusement bien sûr. Heureusement, la voisine nous emmène en voiture. Et là, posé tranquillement sur l’herbe humide : son téléphone. État : vivant. Malo aussi, de nouveau.
De retour chez David, c’est mon propre téléphone qui décide de rendre l’âme : un quart de l’écran devient noir, traversé de lignes roses et vertes comme un coucher de soleil un peu raté. Timing parfait.
On finit la soirée avec des pâtes, du pain, du fromage et… un sachet entier de petites crêpes que je dévore sans même lutter. Il n’y en avait que douze. On se couche un peu après 23 h, rincés, lessivés, heureux d’être enfin au chaud. Une journée pourrie, splendide, vivante.