J82
De Tourville-sur-Sienne à Créances
Je repars de Tourville avec une joie d’enfant. Pourquoi ? Parce qu’Hélène et Alexis m’ont offert une tablette de Milka. C’est largement suffisant pour affronter la pluie normande. D’autant plus que je suis impatient de tester mon nouveau poncho acheté à Saint-Malo. Verdict après les premières averses : testé, validé, adopté. Ce truc est magique, je dégouline moins et je reste vraiment sec.
La pluie tombe quelques kilomètres, juste assez longtemps pour que je sois fier de mon poncho, puis elle disparaît. Et là, je traverse le village le plus mort que j’aie jamais vu de ma vie. Pirou-Plage. La MORT absolue. Je crois que même les fantômes oseraient pas y rester. Et juste à côté de la ville se trouve une vraie ville fantôme qui a servi de décor de film. Je suis le seul humain à dix kilomètres, c’est sûr.
Je m’arrête dans un bar pour manger ma baguette-sardines et la gérante m’annonce que 80 % des logements sont des Airbnb, d’où l’ambiance apocalypse. Ici, hors saison, les volets font la moue.
En repartant, je réalise que j’ai perdu mes bâtons. Gros coup au moral. Je me dis “ok, je vais faire sans”, même si je sais très bien que je vais plus galérer.
Soudain, une voiture s’arrête. Le boulanger. Qui me demande “vous auriez pas perdu des bâtons, vous ?” Il les avait mis de côté dans la boutique quand je les ai oubliés en passant. Je crois que j’ai vu une auréole apparaître au-dessus de sa tête. Je suis sauvé. Et vu l’état du chemin après, entre boues, marécages, flaques de 25 cm, je comprends que mes bâtons viennent de me sauver la vie.
En arrivant à Créances, boueux, je fais un tour à la médiathèque pour faire sécher le corps et l'esprit. On m’offre un café, la vie est belle. Puis je pars en quête d’un toit pour la nuit. Trois refus, toujours polis, mais trois refus quand même. La nuit tombe. L’angoisse monte un peu.
Je tombe ensuite sur un monsieur qui déplace des pots de fleurs devant chez une personne âgée. Je commence à lui demander timidement si… et il ne me laisse même pas finir qu'il sait ce que je vais lui demander. Et c'est oui. Il s’appelle Luc, nouvellement retraité, instit toute sa vie. Il me file les clés, comme ça, tranquille. Je découvre une petite maison en plein chantier, pleine de poussière et de meubles démontés, mais franchement, c’est mon palace pour la nuit. J’installe mon matelas dans le petit débarras.
Je prends ma douche, Luc revient et me propose même de lancer une lessive. Puis il m’invite pour l’apéro : huîtres, cidre local. Je découvre qu’il habite normalement dans l’Ain, qu’il galère avec cette maison que les anciens locataires ont laissée dans un état catastrophique, qu’il adore ses trois fils qu’il s’apprête à retrouver pour les fêtes. Il donne aussi des coups de main partout autour de lui. Le lien social, c’est son super-pouvoir.
Ce soir, il y a du boudin dans l'assiette. Je pensais détester. J’avais tort. Il n’y a décidément rien que je n’aime pas.
On discute de la vie normande, de la fonction publique, du métier d’enseignant puis je file dans mon petit débarras pour un énorme dodo bien mérité.