J83


De Créances à Barneville-Carteret


Journée grise, ciel bas, ambiance drap mouillé. Entre Créances et Barneville, je marche dans un silence total. Je ne croise absolument personne. Pas un randonneur, pas une cycliste, pas même un chien en promenade. Rien. Il n'y a, sur ces chemins, que moi et le vent qui a l’air de tenter une carrière de critique gastronomique en goûtant à mes oreilles.


Le premier être humain de la journée que je croise est le gérant du Carrefour Contact de Port-Bail. J’y entre acheter une baguette, et on ne s’échange presque pas un mot, si ce n'est un “bonjour” timide. Ça me fait toujours un truc, même après des dizaines de jours seul. L’absence quasi-totale d’échange reste étrange, comme si le monde entier jouait à cache-cache sans moi.


Le soir, éclaté physiquement, mais surtout attiré par la perspective d’une auberge de jeunesse à prix défiant toute concurrence à Carteret, je réserve une chambre. Ou plutôt toute la chambre. Car en arrivant, j’apprends que je suis…seul. Totalement seul. L’auberge entière m’appartient. Des dortoirs vides, des couloirs vides, un silence de cathédrale abandonnée. Je pense que j’ai eu plus d’espace que dans les champs et les plages que j'ai pu traversées.


À l’accueil, la dame porte un masque. En 2025. Je pensais que plus personne n’en portait depuis trois ères géologiques. Peut-être que l’info n’est pas encore arrivée jusqu’ici (un peu comme le réseau). Ou alors, peut-être que je sens vraiment très, très fort. Je n’ai pas osé poser la question.


Je profite de mon royaume vide pour commettre un crime moral. Je pique des Miel Pops normalement réservés au petit-déj du lendemain. J’ai regardé autour de moi avant de le faire, réflexe idiot, puisque j’occupe à moi seul plus de 500 mètres carrés. Je pense que la police ne me retrouvera pas.


Le soir, je m’allonge sur mon lit, et je lance un film Netflix, Le Pire Voisin du Monde. Et je me retrouve à chialer. Comme un gosse. Seul, au bout du Cotentin, dans une auberge vide, devant un film US qui parle de solitude et de liens humains. Et là, je me prends une petite claque émotionnelle, j’ai vraiment besoin d’un métier où l’humain compte. Un film Netflix m’a fait comprendre ça. Dingo, mais vrai.


Après le générique, mes pensées filent directement vers l’après. L’après-tour. L’après-GR. Ça ne fait pas des années que je marche, et pourtant, je sens déjà que ça va me manquer. Terriblement. Parce que malgré la fatigue, les douleurs, les jours gris et les moments sans voix, il y a quelque chose dans cette vie-là qui accroche au cœur. Et je sens que revenir au “monde normal” sera, peut-être, encore plus dur que ces kilomètres solitaires.