J88


De Barfleur à Ravenoville-Plage


Après le privilège rare d’une douche chaude au réveil, et d’un petit-déjeuner outrageusement chargé en Nutella, je reprends la route au lever du jour. Direction Utah Beach, en longeant exclusivement la côte. Le sac est lourd, mais l’esprit est encore léger, et ça suffit largement pour démarrer.


Les premiers kilomètres sont agréables, sans être renversants. Disons qu’ils font le travail. Saint-Vaast-la-Hougue arrive assez vite, vraiment jolie. Il y a un monde fou pour un mercredi de décembre. Apparemment, même l’hiver a ses heures de pointe. La ville a remporté un prix de “plus beau village”.


J’avoue me méfier un peu de ce genre de distinctions, à ce rythme-là, dans cent ans, toutes les villes de France auront été les plus belles au moins une fois.


Je poursuis ensuite le long de la plage, parfaitement plate, longeant Quinéville. C’est le genre de marche qui ne demande pas d’effort particulier, juste de continuer à poser un pied devant l’autre. J’avais envisagé de m’y arrêter, mais je me sens bien. Trop bien pour m’arrêter, justement. Et puis il est encore tôt, le temps ne presse pas.


J’arrive sur la route de Ravenoville quand une voiture s’arrête à ma hauteur. Une dame au volant me demande si j’ai besoin d’être déposé quelque part. Sans doute une vision de pitié face à mon sac disproportionné et à ma tête vaguement froissée.


Je refuse, bien sûr. Mais elle insiste, veut savoir si j’ai besoin de quoi que ce soit. Alors je tente ma chance, à moitié sérieux, à moitié en plaisantant. Et là, naturellement, simplement, elle me propose de venir dormir chez elle, à l’étage.


Cette merveilleuse dame, c’est Brigitte. Je suis attendu chez elle et son mari à 18 heures, le temps pour elle d’aller rendre visite à sa mère. En attendant, je fais un tour de la minuscule ville qu’est Ravenoville. Je tombe sur une petite boutique de souvenirs tenue par Patricia, avec sa collègue Myriam. Je me retrouve à discuter avec elles, bien au chaud, pendant un bon quart d’heure. Elles ont failli me convaincre d’acheter quelque chose, il faut dire que c’était vraiment de belles choses, mais ni la place dans le sac, ni le budget ne suivent. Ce qui est assez drôle, c’est qu’elles connaissent très bien Brigitte, et ne sont absolument pas étonnées de sa gentillesse. “Ah oui, c’est tout elle”, semblent-elles dire sans même le dire.


Le soir venu, j’arrive chez Brigitte et Michel. L’accueil est d’une chaleur presque déstabilisante. Après une douche chaude, encore une, je m’installe devant la télé avec Michel. L’Équipe 21, puis Top Mechanic. On discute de tout et de rien, et je découvre en Michel un grand supporter de l’OM. C’est sans doute pour ça qu’il est d’excellente humeur, Marseille a remporté son match de Ligue des Champions la veille.

Le dîner est excellent. Rien de compliqué, mais tout est juste. Je découvre notamment que mettre de l’échalote dans une salade, c’est un geste simple qui frôle le génie (bon, pas pour l’haleine, mais pour le reste, oui). Je goûte aussi pour la première fois du kaki. Ce n’est pas incroyable, mais ce n’est pas mauvais non plus, un fruit honnête.


Le couple est très sensible à la mémoire des guerres, notamment celle de 39-45, ce qui paraît presque évident ici, en Normandie, et encore plus à deux pas des plages du Débarquement. J’ai droit à un cours d’histoire passionné, vivant, incarné. On parle aussi des médias, de la manière dont ils peuvent installer des climats d’ambiance, parfois lourds, parfois toxiques, entre les gens.


Plus tard dans la soirée, après que Brigitte m’a ajouté sur Instagram, signe moderne d’adoption officielle, elle me propose de jouer à un jeu d’anagrammes inventé par des amis à eux : Âne & Gramme. Je suis immédiatement fan. Mon cerveau, lui, l’est un peu moins. Il surchauffe très vite, mais le rire tellement communicatif de Brigitte me pousse à aller au bout de mes forces mentales. Jusqu’à ce que la fatigue gagne franchement.


Je finis par lui demander, le plus poliment du monde, si je peux aller m’enfoncer dans mon lit à l’étage. Elle me dit oui, bien sûr. J’ai la vague impression que c’est surtout parce qu’elle était en train de gagner.