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De Carentan à Grandcamp-Maisy


Après une pause bien méritée à Rennes, pause durant laquelle j’ai troqué mon sac de 15 kilos contre un équipement ultraléger (un gilet à eau, un rouleau de papier toilette, un caleçon et une paire de chaussettes de rechange), je reprends le bus en direction de Carentan. Le monde est soudain plus léger, et moi aussi. J’arrive à 11 heures, en pleine forme, comme si on avait remis ma batterie interne sur secteur pendant le week-end.


Je repars sur la route avec la musique à fond dans les oreilles. Je me surprends à sourire tout seul. Ça devrait presque être interdit. D’ailleurs, je commence par couper illégalement à travers un camping pour gagner, disons, une centaine de mètres. La victoire est de courte durée parce qu’un chien surgit et me hurle dessus avec une telle conviction que je fais immédiatement demi-tour. Moralité : le crime ne paie pas, surtout face à un chien motivé.


Le soir venu, je recommence mon petit rituel. Frapper aux portes pour demander un hébergement. Deux refus, plus ou moins polis (je crois qu’on m’a pris pour quelqu’un qui demandait de l’argent), puis une troisième personne me suggère d’aller voir la mairie. “Ils ont parfois des logements”, me dit-elle, comme on souffle une astuce de vieux briscard.


Je marche donc jusqu’à la mairie…fermée au public le lundi. Bien sûr. Mais le hasard a décidé d’être de mon côté. Des personnes discutent devant l’entrée et l’une d’elles m’interpelle. C’est le maire. Qui m’invite à entrer, m’offre un café, pendant qu’un adjoint appelle la personne en charge de la paroisse. Elle accepte de m’accueillir pour 18 heures. La solidarité, parfois, arrive comme un coup de fil.


En attendant, je m’installe dans le seul bar ouvert du port et je vis peut-être le meilleur moment de mon tour. Ou alors j’exagère. Mais pas tant que ça. Au début, je suis seul avec le barman, qui semble fasciné par mon projet. Puis les habitués débarquent, un à un, en sortant de leur pêche. À chaque entrée, j’ai droit à un “Oh, ça va ti ?” accompagné d’un salut, voire d’une poignée de main. Je suis adopté avant même d’avoir fini mon café. Tout le monde parle d’un type qu’ils appellent “Lapin”. Personne ne semble trouver ça bizarre, donc moi non plus. Je finis même par l’appeler comme ça, l’air de rien, au moment de partir.


Autour de moi, ça parle marées, huîtres, météo. Au milieu de cette petite communauté de marins se trouve, par hasard, le nouveau candidat à la mairie de Carentan. Ce qui est drôle, c’est que j’ai rencontré le maire actuel le matin même. Les deux m’offrent le café. Les deux sont sympas. Je sens que je vais voter blanc…symboliquement.


La nuit tombe quand j’arrive à côté de l’église illuminée de Carentan, chez la dame de la paroisse qui a accepté de m’accueillir. Elle vit là avec son mari et leur fils d’une trentaine d’années. Famille très attachée à la religion, ce qui explique leur engagement, et très attachante tout court. Le mari a fait Compostelle, alors on parle marche, spiritualité, fatigue, ces choses qu’on comprend mieux après plusieurs centaines de kilomètres que dans n’importe quel livre.


La maison est immense. Vraiment. On sent qu’elle a déjà contenu beaucoup de monde, beaucoup de vie. J’ai un étage pour moi tout seul : douche, toilettes, chambre. Après un petit apéro où l’on parle de politique locale (le mari se présente sur la liste du maire actuel), de Normandie et d’hospitalité, je suis invité à table. Au menu : caille, pommes de terre, carottes, puis carrot cake et boule de glace vanille. On me propose du rhum-raisin, mais je ne suis pas encore prêt pour cette étape de la vie. Je suis encore trop jeune pour ça.


La dame est d’une énergie incroyable. À cette heure-là, je peine à construire une phrase complète, elle, en aligne trois d’avance. Les autres sont plus calmes, comme des pierres chaudes. C’est beau, cette harmonie. Et puis, doucement, le sommeil m’appelle. Je file m’enfouir sous la couette, dans mon étage privatisé, en me disant que la marche n’est peut-être qu’un prétexte pour rencontrer des gens.