De Grandcamp-Maisy à Bernières-sur-Mer
Le jour n’est pas encore levé quand je partage le petit-déjeuner avec mes hôtes. La lumière hésite derrière les fenêtres, et dans la cuisine tiède, le café fume comme une promesse de départ. Il y a quelque chose de doux ces matins-là. On parle peu, on sourit beaucoup, et chacun sait qu’il y a une route qui attend. Je prends ensuite mon sac, ou plutôt je ne le prends pas.
Aujourd’hui, je pars léger. Direction Bernières-sur-Mer, où je suis attendu par Pascale, une motarde qui accueille régulièrement des voyageurs de passage chez elle. Seul petit détail, elle habite à cinquante-cinq kilomètres. Mais sans mes quinze kilos habituels, cinquante-cinq kilomètres ressemblent presque à une idée raisonnable.
Je marche vite. Très vite. J’accorde au monde trente minutes de pause au total, quinze pour manger, le reste pour étirer ici un mollet, là un dos un peu trop courbé. Le reste du temps, j’avance. Et le chemin est beau, immensément beau, comme si la côte avait décidé aujourd’hui de se montrer sous son meilleur jour.
Le silence s’épaissit à mesure que j’approche de Colleville. Je pénètre alors dans le cimetière américain. Et là, les mots se taisent. Ils se taisent d’eux-mêmes, sans effort. Le vent s’adoucit. L’immensité blanche des croix posées sur l’herbe, face à la mer, donne l’impression d’une respiration collective qui ne finira jamais. Je reste là, sans bruit, presque sans bouger, à regarder l’océan tenir compagnie aux morts. Je n’essaie pas de comprendre. Je laisse juste venir cette gravité calme qui régénère, paradoxalement.
Je traverse ensuite toute Omaha Beach, presque seul. Le froid du matin se dissipe peu à peu et, autour de midi, quelques rayons de soleil viennent s’inviter dans le paysage, comme s’ils avaient pris rendez-vous. Je marche au bord de l’eau, et chaque pas semble dire : tu es encore là. Parfois, c’est déjà énorme.
Les heures s’enchaînent, la lumière décline, et j’arrive finalement à Bernières-sur-Mer à la nuit tombée, chez Pascale et Patrice. Accueil chaleureux, franc, sans chichis. Ce genre d’accueil qui ne demande rien, qui ouvre la porte et la conversation en même temps. Pascale est une grande voyageuse, elle a traversé avec sa moto un nombre impressionnant de pays. Elle raconte ça sans emphase, comme si tout le monde faisait ça le week-end. Patrice, lui, écoute, sourit, complète parfois. Ils sont ensemble depuis quatre mois. Je le comprends doucement au fil de la soirée. Ils s’appelaient encore “amis”, avec ce petit sourire qui veut dire exactement le contraire. Ils sont beaux, tous les deux, dans cette tendresse neuve.
Demain, ils partent chercher à Paris l’une des filles de Pascale, qui vit en Australie le reste de l’année et rentre pour les fêtes. Je partirai tôt moi aussi. Ça tombe bien, une autre longue journée m’attend.
Le soir, on dîne ensemble. Viande, pommes de terre, discussions à bâtons rompus. Et surtout : la tourgoule, une spécialité normande. Du riz au lait à la cannelle, lentement cuit et bien sucré.
Quand je m’allonge, je sens chacune de mes fibres musculaires protester légèrement. Mais derrière la fatigue, j’ai vraiment hâte de marcher de nouveau aussi longtemps, sous une météo aussi clémente. Je suis prêt pour une nouvelle longue marche, encore. Mais pour le moment, il faut dormir.