Je pars après avoir partagé le petit déjeuner avec Fabrice. On ne parle pas beaucoup, mais chacun de nous sait qu’il a offert ce qu’il pouvait, sans avoir besoin d’en faire un événement. Je le remercie. Puis je reprends la route.


La journée est encore un peu venteuse, mais rien à voir avec la veille. Un vent fatigué, un peu comme moi. Je marche bien. Le corps suit. L’esprit est calme.


En milieu de matinée, une petite montée d’adrénaline inutile arrive car je crois avoir perdu ma gourde. Je fouille. Je vide presque tout mon sac. Rien. Je commence à repasser mentalement les derniers kilomètres, à calculer où je pourrais en racheter une, à m’agacer contre moi-même. Une heure plus tard, je la retrouve. Dans mon sac. À un endroit où elle n’aurait jamais dû être. Je me sens idiot mais c'est un immense soulagement.


Vers midi, je reçois un message d’une fille qui me souhaite bonne chance et me dit qu’elle vient de me voir passer. Sur le coup, je ne comprends pas. Je veux dire, ce n’est pas écrit sur mon front "tour de France à pied, abonnez-vous à mon Insta" Je comprends vite. Elle a croisé un autre gars, avec un message écrit sur son sac. Elle a tapé "tour de France à pied" sur Instagram, et elle est tombée sur mon compte. Jusque-là, pourquoi pas.


Mais le truc fou, c’est qu’elle l’a vu à seulement dix kilomètres au nord d'où je suis. Donc statistiquement, on a toutes les chances de se croiser. Je scrute la route. Je regarde chaque silhouette au loin.

Je m’attends presque à voir surgir un alter ego, sac sur le dos, même démarche, même solitude. Mais non.


Je longe toute la côte jusqu’à Berck sans jamais le voir. Comme deux lignes parallèles qui auraient dû se rencontrer mais qui ne l’ont pas fait.


En fin d’après-midi, quand j’arrive à Berck, j’ai une faim monumentale. Alors je fais ce que toute personne sensée ferait dans cette région, je m'engouffre dans une friterie. Puis je rejoins mon Airbnb.


Cette fois, ce n’est pas pour me reposer seulement. C’est pour travailler. Parce que je dois absolument terminer mon dossier pour Sciences Po Paris. La deadline, c’est aujourd’hui. Master en journalisme. Et c’est étrange, parce que ce projet-là, je le portais déjà avant le départ. Mais ce tour lui a donné une densité nouvelle. Tout ça m’a confirmé quelque chose : j’ai envie de raconter le réel. De le documenter. De le capter. De le transmettre. Faire du documentaire.


Ce soir-là, dans cette chambre à Berck, entre fatigue et concentration, je termine mon dossier avec une sensation particulière, car ce projet n’est plus théorique. Il est déjà là. Je le vis depuis des semaines, à hauteur d’humain.